Un peu de philosophie

 

 

 

Un peu de philosophie :

 

     En France, la psychologie académique nous apparait peu convaincante :  con-tribution douteuse au management, outil suspet de classification des individus, confessional moderne, idéologie rigide et stérile imprégnant les l'universités. Trop souvent la psychologie, en manque de force et de moyen, sert de pâte à colmater les activités frénétiques des hôpitaux et services psychiatriques. Cette façon de concevoir le rôle de la psychologie ne saurait manquer d'avoir des répercutions pratiques et philosophiques, et cela jusque dans l'enseignement... 

     En face d'une telle situation, il nous semble urgent de revenir plus que jamais dans nos réflexions, aux problèmes épis-témologiques dont la psychologie ne s'est toujours pas débarrassées, aux questions philosophiques soutenant la visions que l'on a de cette science, aux définitions fondamentales de nos concepts...
     Pour cela il faut commencer par se reposer les questions premières qui président à notre façon de penser :
     -La question du monisme/dualisme
     -La question du matérialisme/idéalisme
     -La question du causalisme/finalisme.

    Ces questions philosophiques sont primordiales et pourtant elles passent inaperçues, parce qu'on y a déjà répondu, implicitement. En général, notre façon de penser toute entière est pré conditionnée par une philosophie que l'on ne réfléchit plus, que l'on ne prend même plus la peine de penser, de critiquer, de remettre en question : c'est la philosophie d'un monisme matérialiste, causaliste et donc réductionniste. Pour la plus part des occidentaux, cette orientation philosophique n'est même pas un choix puisque la question, pour eux, ne se pose plus. Cette façon de penser est là, implicite, non consciente, non formulée. C'est une éducation, un conditionnement de la pensée imposé à travers le désintérêt, l'absence de réflexion.

     Le monisme déclare que le monde est Un, composé d'une substance unique. Le matérialisme, lui, déclare que l'esprit se réduit à la matière, que celle-ci est la seule réalité et que l'esprit par conséquent, n'a pas la moindre valeur, la moindre réalité ontologique. Pour le matérialisme, l'esprit n'est qu'une illusion, une propriété fantomatique émergeante au sein de la matière. C'est bien cette façon de penser que l'on privilégie de nos jours et qui se trouve à l'origine de l'opposition que l'on pratique entre « le rêve et la réalité » , qui se trouve à l'origine de la déclaration : « ce n'est qu'une illusion, une hallucination, etc. » Bref, une philosophie qui se trouve à l'origine de toutes les réflexions concernant l'esprit que l'on peut résumer en ces termes : « Cela n'est pas réel, ce n'est que psychologique... »
     Le causalisme, enfin, décide que tout ce qui se produit est le fruit d'une aveugle série de causes et d'effets. Cette philosophie mécaniste enfonce le clou et nous prive, on ne s'en rend pas souvent compte, de tout libre arbitre, de toute volonté, de toute ambition, bref de toute valeur existentielle. En outre, et contrairement à l'idée reçue, la philosophie causaliste est d'une irrationalité toute aussi grandiose que le finalisme. En effet, si le finalisme se heurte à la difficulté métaphysique de l'intention et de l'anticipation au sein de la Nature, le causalisme, lui, se heurte au problème de la Cause Première, et si l'on y réfléchit un tant soit peu, on s'aperçoit rapidement que la notion de Cause Première au sein d'un Monde Machine est d'une irrationalité toute aussi problématique d'un point de vue métaphysique...

     Et pourtant, on pourrait tout aussi bien décider de considérer le monde en fonction d'une philosophie dualiste, et voir en lui deux substances, deux réalités fondamentales mais irréductibles, par exemple la Matière et l'Esprit, toutes les deux bien réelles. C'est ainsi que pensait Descartes.
     On pourrait tout aussi bien décider que c'est la matière, cette chose illusoire, irréelle, propriété fantomatique, émergente de l'Esprit, seule réalité fondamentale. Nous serions ici dans l'idéalisme, ou le spiritualisme, et c'est ainsi que pensent encore certaines philosophies orientales...
     Enfin nous pourrions décider de nous détacher des causes et les effets, pour voir dans le déroulement de l'Histoire une série de moyens, employés sciemment dans l'optique d'une fin. Nous serions là dans une pensée de type finaliste, ou téléologique...

     En psychologie moderne, notre choix est foncièrement différent de tout ceux que nous avons évoqués : c'est en fait un non choix que nous faisons, en voyant dans chacune de ces propositions philosophiques non pas une possible réalité objective, mais tout simplement un éventail subjectif au sein des possibilités de la réflexion humaine.
     Nous considérons que les philosophies monistes et dualistes, causalistes et finalistes, matérialistes et spiritualistes sont des moyens simplement humains pour réfléchir le réel. Par conséquent, nous choisissons de n'en privilégier aucun, pas plus que d'en nier quelque autre.

     Dans le rapport "Science et conscience" issue du colloque de Cordoue en 1979, F. Capra rappelle ces deux orientations philosophiques possibles pour appréhender la conscience : l'une, matérialiste, comme simple produit de la matière complexifiée, l'autre, idéaliste, comme base de toute réalité. Capra pose ensuite cette question : « Je me demande ce que vous penseriez de l'idée de traiter ces deux approches comme des approches complémentaires, dans le sens où l'on parle de complémentarité dans le monde de la physique. »

     Cette attitude me semble être la plus mature que l'on puisse adopter aujourd'hui. En physique, une particule se définit à la fois comme une onde, à la fois comme un corpuscule, et le choix de cet état de fait ne dépend que de l'expérience qu'en voudra faire le scientifique. Ces deux états s'opposent et semblent incompatibles à notre entendement, et pourtant il faut admettre que non seulement ces deux possibilités coexistent, mais que chacune d'elles restent impuissante à pouvoir embrasser la réalité ultime de la particule élémentaire.
     De même avec le point de vue matérialiste ou spiritualiste, que nous devrions traiter pour ce qu'ils sont : des présupposés philosophiques, valables l'un et l'autre, en fonction de ce que l'on veut en faire, mais d'une façon ultime, chacun d'eux incapable d'embrasser la réalité fondamentale de la psyché.
     Monisme et Dualisme, Matérialisme et Spiritualisme, Causalisme et Finalisme, en définitive, et c'est la première idée que  nous tenions à souligner dans cet exposé, ne doivent plus être pris comme des philosophies antagonistes et querelleuses. Ces philosophies ne sont que des coordonnées, des catégories de notre conscience qui nous permettent de penser l'Univers. Ces moyens se révèlent plus ou moins pratiques, opérationnels, adéquats, en fonctions des objets que nous étudions, des circonstances et du type de connaissance auxquelles on veut aboutir, mais il ne faut en rejeter aucun, tout comme il ne faut jamais les confondre avec des propriétés du réel. Ils sont propriété de notre conscience, et l'un sans les autres sera toujours insuffisant pour comprendre la complexité de la Nature.
     Attribuer des qualités humaines à ce qui ne l'est pas, que cela produise la vision d'une divinité cruelle ou bienveillante, ou bien la vision d'un monde mécanique ou téléologique, cela relève du même processus : c'est de l'anthropomorphisme. L'anthropomorphisme est une projection, et le retrait de la projection consiste à se réapproprier ce qui nous appartient, ainsi la conscience grandit, et la connaissance du monde avec elle.
     La connaissance est un mouvement de vas et viens entre le monde et la conscience, une dialectique, un didactisme entre l'objet et le sujet qui petit à petit, se rapprochent l'un de l'autre. Mais le sujet ne peut jamais comprendre entièrement son objet avant de l'avoir entièrement intégré, digéré, avant d'être lui même devenu son propre objet d'étude. Ce qui revient à dire que pour comprendre entièrement le monde, il faudrait être soi-même le monde, dans sa totalité. C'est pourquoi nous ne pouvons, en définitive, que nous réfléchir nous même dans le miroir du monde, et faire grandir un peu plus à chaque regard, à la fois notre connaissance de nous même et celle que nous avons du monde...
     Tant qu'il persiste quelque chose d'extérieur à notre regard, aucune philosophie, aucune théorie, si fine soit-elle, ne saurait être assez fondamentale pour embrasser la totalité de ce que l'on voit, et nous sommes condamnés à la projection, à la subjectivité, à la relativité, à l'insuffisance de ce qui n'est qu'une représentation - et quand bien même serait-elle proche de la réalité.
     Comprendre un objet, c'est inévitablement le comprendre en fonction de soi, de sa propre nature, de ses propres catégories de sensibilités. Ainsi, la deuxième idée que nous défendons et que nous soulignons avec force est la suivante : la compréhension d'un Objet reste asymptotique, finalement impossible. C'est un véritable mur, au même titre que le mur de la vitesse de la lumière. Un mur infranchissable, à moins de s'étendre soi-même jusqu'au point ultime où l'on devient cet objet.
     L'histoire des sciences nous le montre bien : une théorie, une conception du monde n'est valable que tant que l'on ne s'est pas heurté à l'exception, à la nouvelle donnée qui nous oblige à réviser, à changer, à compléter notre façon de penser. C'est une leçon que l'humanité a mille fois reçue de la part d'un monde plus complexe qu'on ne pourra jamais l'imaginer, et pourtant, il semble que cette leçon ne soit pas facile à apprendre. Les doctrines et les fanatismes philosophiques fleurissent avec la même vigueur que les fanatismes religieux et même la science, qui se prétend hors de tout préjugé, n'y échappe toujours pas...

     En  fin de compte, l'Homme ne peut s'empêcher de transformer ses théories en idéologies. Lorsqu'il se retrouve en face d'un simple modèle de réflexion tel que la pensée causale, ou bien le concept de l'innée psychologique, il ne parvient pas à le différencier du pouvoir numineux d'attraction qui l'accompagne. Tout de suite, il faut que le matérialisme devienne une religion inavouée, l'innée le prétexte d'un eugénisme...
     Les exemples de cette attitude fleurissent partout, il n'y a qu'à se baisser pour les cueillir. Encore une fois, un travail de différentiation devient nécessaire, afin de séparer ce qui n'est qu'un modèle de pensée typiquement humain, d'une révélation divine enrobée de ses commandements qu'il faudra imposer au monde entier.
     Les commandements divins ne sont pas l'apanage des prophètes : ils sont là, ici et maintenant, dans le fanatisme forcené d'un scientisme et d'un matérialisme, dans l'idéologie totalitaire qui accompagne l'émergence de toute illumination théorique ou philosophique. Les dieux cruels et despotiques parlent toujours, et les hommes en sont toujours esclaves. L'émergence dans son esprit d'une idée nouvelle, quand bien même serait-elle purement scientifique, est bien souvent similaire à l'épiphanie d'une révélation métaphysique, une révélation que l'Homme, implicitement, non consciemment, ne reconnaît pas comme sienne ; une révélation divine, puisque bien souvent, la civilisation sur la tête de laquelle cette nouvelle idée sera tombée du ciel, consacrera toute son énergie à l'ériger en doctrine, à l'imposer partout là où se sera possible.
     En vérité homme industriel est bien peu différent de l'homme primitif. Ce dernier a vécu l'émergence de sa conscience, de sa raison, de sa réflexion, comme une véritable révélation. Pour l'homme en devenir, pour cet homme primitif, l'idée surgit (comme un coup de tonnerre) d‘une divinité, non de lui-même ; les premiers formes de la pensée se manifestent en lui, en provenance d'un extérieur transcendant ; la pensée se développe en lui comme un spectacle auquel il ne fait qu'assister...
     Aujourd'hui, l'Homme ne croit plus aux dieux, et par conséquent il se croit l'origine et le maître de toutes ses pensées. Mais comme jadis, pour une bonne part de ce qui se déroule dans son esprit, ce sont toujours les idées qui pensent l‘homme, et non l'homme qui pense les idées. La catastrophe, c'est que cet homme industriel, athée, coupé de toutes ses racines, ne s‘en rend plus compte, et que le fanatisme implicite qui en résulte n'en devient que plus sauvage et démesuré.
     Les dieux et les démons ne doivent pas disparaître de notre conscience : ils doivent simplement êtres redéfinis. (Jung "répondait" à Nietzsche en disant que Dieu n'était pas mort, mais qu'il était simplement en train de changer de forme...) Nous ne devons pas ignorer leur présence, car eux ne nous ignorent pas. Nous devons changer de paradigmes pour les comprendre, à la lumière de nouvelles connaissances, mais continuer de les regarder en face et de reconnaître leur réalité. Nous devons prendre conscience de notre propre mythologie moderne, afin, pour la première fois peut être dans notre histoire, de ne plus en être les esclaves.
     Si nous ne croyons plus aux dieux, c'est fort dommage, car les dieux continuent de croire en nous...

 

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