Esquisse d'un mythe moderne...

 

Esquisse d'un mythe moderne...

 

   Jung disait que si tous les mythes et toutes les religions disparaissaient d'un seul coup de la surface de la terre et de la tête des gens, alors tout cela repousserait spontanément lors de la prochaine génération...
   Ce pronostic imaginaire se comprend comme une justification de l'Inconscient, mais je l'utilise ici pour illustrer le fait que les religions et les mythes ont véritablement la peau dure.
   En effet, quoi que l'on fasse, on ne peut échapper à cette fascination numineuse qui provient de l'Inconscient. L'Homme est religieux par nature*, c'est l'un des principaux caractères qui le différencient des autres animaux, et nul ne saurait échapper à cette attitude, qu'elle se manifeste sous une forme ou sous une autre.
   Je voudrai tenter de souligner un fait qui n'est pas nouveau, mais qu'il me semble urgent et vital de répéter le plus souvent et le plus fort possible : la société soit disant laïque dans laquelle nous vivons se trouve prise au piège dans ce qu'on pourrait appeler une  "religion post moderne", un mythe non conscient, non reconnu, non avoué, un mythe moderne qui se vit tout en s'ignorant comme tel.

   On pourrait longuement disserter sur l'Église et l'État, leurs relations, cette laïcité qui se tient entre les deux, les tenants et les aboutissants de leurs interactions...
   J'appuierai seulement sur le déclin de l'Eglise qui perd de son influence et que l'on déserte petit à petit. Au delà de tout ce qu'on pourrait dire sur le sujet (le discours de l'Eglise ne colle plus à la réalité moderne, ses propres symboles tombent en désuétude, les gens ne les comprennent plus, et bien d'autres choses encore...) je pense que cet échec de l'Eglise à conserver les gens dans sa foi a pour effet (encore une fois parmi d'autres effets...) de participer d'un refoulement des sentiments et des comportements religieux. Nous l'avons dis, une telle attitude est incontournable, et je dirais qu'elle se reporte non consciemment dans un fanatisme rationaliste, patriotique, économique, politique, scientiste, consumériste, et cela, paradoxalement, dans un aveuglement terrifiant quant aux comportements et quant aux affects qui les accompagnent.
   D'un autre coté, c'est un fait connu lui aussi : on ne se rend pas compte à quel point notre société reste marquée en profondeur par cette histoire, cette culture, cette tradition chrétienne. Car cet héritage est devenu technologique, froid, mécanique, étatique, dépourvu de religion au sens jungien du terme. (religere*) Ce comportement religieux se retrouve alors dans les investissements qui restent actifs et conscients, c'est à dire l'ensemble de la vie sociale, citoyenne, étatique... Nous avons déjà dis que Dieu n'était pas mort, mais que la représentation que l'on s'en fait devait simplement être redéfinie. Le sentiment religieux est donc toujours là, et n'attend plus qu'on le reconnaisse, plus fort et plus vivant que jamais, dans les images modernes qu'il emprunte aujourd'hui.
   Reconnaître ces nouvelles divinités, les prendre en "considération attentive" est une ambition vitale pour notre époque. C'est la seule façon pour nous de prendre conscience des forces qui nous dirigent, de retirer nos projections, de nous approprier ce qui doit nous revenir et de laisser à l'Au-delà ce qui n'est pas de notre ressort...

   Les notions de Bien et de Mal par exemple, animent notre esprit avec une force toujours aussi religieuse. La doctrine du Mien et du Mal se retrouve dans l'éthique et la morale, dans les textes de lois. L'état lui-même ne fait-il pas figure d'Eglise, d'Entité Supérieure ? Le patriotisme, quand il se fait extrémiste, n'est-il pas si fanatique, si aveugle et si puissant ? Les guerres et les massacres politiques ont-ils quelque chose à envier aux guerres de religions ?
   La vénération que l'on porte aux stars est tout à fait similaire à la vénération d'un Olympe. Le mot "star" n'est-il pas d'un à propos édifiant ? Les « people » ne sont-ils pas vénérés comme des étoiles, avec la passion et la fascination qu'inspirent de véritables héros mythologiques, archétypes vivants et personnifiés ? A-t-on simplement vu et vécu ces transes collectives, orgiaques, que sont les rassemblements sur les gradins sportifs ?
   L'argent n'est-il pas le Paradis, l'objet de le Grande Quête, le Trésor mythique? L'homme n'est-il pas prêt à tout pour lui ? Le pouvoir n'exerce-t-il pas une fascination parfaitement sacrée sur lui ?
   Le Consumérisme a ses rites, en la fréquentation des boutiques, supermarchés, soldes et lèche vitrine ; ses temples que sont les centres commerciaux ; ses disciples consommateurs et ses prophètes économistes.
   Les objets sacrés sont toujours là : télévision (et sa parole - médiatique - d'évangile), véhicules, ordinateurs, moyens de communications en tout genre, avec lesquels, bien plus qu'une simple communication, l'on entre, ou l'on tente inconsciemment d'entrer, en communion mystique.
   L'Inquisition est toujours présente, en la diabolisation et la calomnie publique de tous ceux qui osent se dresser contre le culte de la consommation, de la compétition et de "la raison du plus riche"...
   Le Scientisme est une véritable foi dans laquelle nous investissons toute notre passion. L'eschatologie de cette religion post moderne nous parle d'un aboutissement paradisiaque, où la science aura sauvé l'Homme de lui-même, ou la technologie prométhéenne l'aura libéré de tous ses tourments, où la connaissance scientifique aura fait de lui un dieu vivant, régnant sur le monde et la Nature.
   On pourrait tout aussi bien dire que si nous ne croyons plus en Dieu, c'est pour mieux, dans un avenir plus ou moins proche, nous prendre nous-même pour des dieux. Nous retrouvons là cette inflation de la conscience, et les ravages collectifs, psychologiques et concrets, qui en découlent déjà et qui n'ont pas fini de s'amplifier...
 

   La simple citoyenneté de l'occidental moderne est une religion qui s'ignore ; un mythe qu'il vit et qu'il ne reconnaît pas.
   L'État est son Dieu
   Le patriotisme est sa profession de foi
   Le parti politique est son institution
   Le militantisme est son apostolat
   La télévision est son catéchisme
   Les stars sont ses héros
   La science est son miracle
   La consommation est son rite
   La richesse est son paradis...

   Cette religion est vécue et non reconnue comme telle, c'est pourquoi ceux qui en sont les plus grands adeptes sont des fanatiques aveugles et capables de tout. Bien entendu, et comme dans toute religion, il existe une échelle dans la croyance, dans l'adhérence, et chaque citoyen que nous sommes n'est pas à taxer d'un pareil fanatisme. Mais voici pourtant le mouvement d'ensemble, celui qui nous emporte, tous autant que nous sommes, et quelle que soit notre prise de conscience au sujet de cet état de fait.
   D'une manière générale, l'occidental moderne est extirpé d'une religion à laquelle son esprit ne comprend plus rien, pour mieux se livrer, instinctivement, non consciemment, à cette religion post moderne qu'il ne perçoit pas comme telle...

 

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