L'individuation

 

 

L'individuation :

 

     «Le Moi individué se ressent comme l'objet d'un sujet inconnu qui l'englobe.»
    Cette phrase, issue de La dialectique du moi et de l'inconscient, mérite bien son explication. Pour la comprendre il faut d'abord se familiariser avec le concept du Soi, inspiré de l'atman indou. Pour être clair et succinct nous dirons qu'il représente à la fois le centre et la totalité du psychisme. En tant que centre il agit tel un programme de base, et son leitmotiv est d'œuvrer pour l'accomplissement de l'être. En tant que totalité, il englobe le psychisme conscient et inconscient, dans une entièreté qui par définition nous dépasse. Le Soi est sur ordonné au Moi, c'est de lui que le Moi procède. Il est à la fois le potentiel et la réalisation de l'individu. Son action est caractérisée par une finalité. Cet archétype central est vécu dans les rêves, les symptomes, les visions et dans l'Histoire en fonction du symbolisme ambiant : l'atman indou, la figure du Christ, la pierre philosophale, mandala, quaternité, etc.
    L'individuation, elle, correspond au processus d'accomplissement de l'être, à travers une dialectique entre le Conscient et l'Inconscient, entre le Moi et le Soi. Et donc la phrase : «Le Moi individué se ressent comme l'objet d'un sujet inconnu qui l'englobe» décrit l'intuition du Soi, de son influence, de sa supériorité par rapport au Moi. Elle décrit le sentiment qu'a la conscience individuée de ne plus être le centre, de ne plus être le sujet, mais d'être au contraire le fruit, l'objet, l'exposant d'une entièreté supérieure, et bien évidemment inconnue, qui l'englobe.
    Car le Soi n'oeuvre pas pour l'accomplissement du Moi ; il oeuvre pour son propre accomplissement, à travers la collaboration active du Moi qui est inclus en lui. Le christianisme a parfaitement symbolisé cette perspective psychologique à travers le Christ, qui est Dieu fait Homme.
    Le processus d'individuation, expression que Jung emprunte à Schopenhauer, est donc la réalisation de l'entièreté humaine dans  une dialectique entre le Moi et l'Inconscient. Il s'agit bien d'un processus, en cela que l'on peut en dégager différente phases (différentiation d'avec la Persona, confrontation avec l'Ombre, adjonction de l'Animus/Anima, etc.*)
    Inconsciemment subit, le processus d'individuation prend la forme "tragique" d'un aveugle destin. Consciemment travaillé, il passe par une communication réelle avec l'Inconscient (dans le rêve par exemple) et confronte l'être humain à ses responsabilités, au sens de sa vie, à la croissance de sa conscience et de sa personnalité, à la connaissance de lui-même et des autres.
    Jung dit que l'on est jamais aussi proche de l'être humain collectif, de l'Anthropos*, que lorsqu'on se rapproche de l'individuation. Car l'individuation n'est pas une singularisation de plus en plus profonde ; elle n'est pas que cela, du moins. Elle ne se limite pas à l'individualisation car,paradoxalement, elle est aussi un rapprochement de plus en plus réel de l'Essence humaine, de cet Homme Collectif que nous portons en nous. Elle est ce qui s'oppose le mieux aux ravages de l'inconscience de masse, au vide existentiel, à la peur de l'autre.
    Enfin, si l'individuation est un processus qui s'effectue à travers la confrontation du Conscient et de l'Inconscient, cela nous engage non seulement dans une dialectique avec nous même, mais aussi avec les autres. Pour citer Jung, l'individuation n'exclue pas le monde, elle l'inclue.

    En guise de commentaire, nous dirons que l'individuation s'inscrit dans la lignée d'un effort de décentration de l'être humain.
    D'abord, il a fallu reconnaître que la Terre n'était pas le centre même de l'Univers, mais seulement un petit grumeau de matière perdu dans un espace aux proportions défiant l'imagination. (Une connaissance acquise ? Loin s'en faut : il suffit de jeter un oeil sur la façon dont l'humanité se comporte pour s'apercevoir que la plupart des hommes continuent d'éprouver la Terre comme le centre de l'Univers, quand elle n'est pas l'Unvers lui-même ; Terre-Mère infinie, aux ressources inépuisables, sur le sein de laquelle on se permet de tout revendiquer sans rien vouloir donner...)
    Ensuite, il à fallu reconnaître qu'Homo Sapiens n'était qu'un animal parmi les autres, que Dieu ne l'avait pas crée ex-nihilo et que lui aussi provenait "comme tout le monde" de l'évolution des espèces. (Une révélation qu'un nombre incalculable de nos contemporains, une fois de plus, n'a psychologiquement parlant, pas du tout intégré...)
    Enfin, il a fallu reconnaître que la conscience n'était pas toute-puissante et ne constituait qu'une minuscule bulle de lucidité à la surface d'un Inconscient dont les profondeurs sont très probablement équivalentes à celle du cosmos lui-même. Et là encore, on peu dire que très peu de personnes vivent en connaissance de cause...
    Décentration, donc, ou retour au naturel? Car ces découvertes scientifiques ne sont que des re-découvertes faites par un occident coupé de ses liens avec la nature. Les "primitifs"  agissaient en harmonie avec celle-ci, entourés d'esprits nombreux et puissants, personifications d'une psychée directement exposée sur le monde et prise en considération de façon immédiate. 

    Alors nous redécouvrons aujourd'hui cette humilité bien placée de jadis, tout au moins de façon théorique, en philosophie, en psychologie. Concrètement cette sagesse ne touche pratiquement personne, car seul un petit nombre d'êtres humains bénéficie réellement et personellement de tels acquis. Jung disait que l'homme : "...n’est tout à fait moderne que lorsqu’il est parvenu au bord extrême du monde avec, derrière lui, ce qui est tombé et surmonté, devant lui, le néant reconnu d’où tout peut sortir. "

    Qu'il s'agisse de notre héliocentrisme, de l'animalité ordinaire de l'Homme ou bien, en ce qui nous concerne dans ce paragraphe, de notre insignifiante conscience, il y a pour sûr un effort considérable à fournir afin de réaliser cette fameuse décentration,  travail d'humilité, seule possibilité pour nous de nous réinsérer dans un ordre naturel et susceptible de nous faire grandir.
    Le dernier maillon de cette chaîne ressemble donc à cette phrase «Le Moi individué se ressent comme l'objet d'un sujet inconnu qui l'englobe». Désormais la psychologie s'est appropriée cette connaissance issue des vieux textes orientaux qui reconnaît que le Moi, résolument, n'est pas le centre du monde, ni même le centre de l'être humain. Le centre (celui qui peut-être humainement sensible) doit s'orienter, s'activer ailleurs, quelque part entre le Moi et le Soi, entre le Conscient et l'Inconscient. Pour évoquer ce travail, cette révélation intime et les effets spectaculaires qui s'en suivent, Jung a parlé de la Fonction transcendante.*

    Pour terminer au sujet de l'individuation, nous croyons utile d'évoquer deux notions connexes, les notions d'aliénation et d'épanouissement, que nous allons comparer à celles de norme et de pathologie. A la lumière de l'individuation, celles-ci prennent toutes leurs significations, et les conséquences pratiques apparaissent dans toute leur ampleur.
    Nous retrouvons la notion d'accomplissement à travers le fameux « Deviens qui tu es! » du poète Pindare. A travers le processus d'individuation, l'être humain est appelé à se réaliser, à réaliser son entéléchie. Le chemin qui mène à cette réalisation est l'oeuvre de toute une vie et son aboutissement est la mort... Ainsi tout au long du parcours, l'Inconscient oeuvre en permanence, dans son activité réactive et compensatrice, à cette réalisation.
    Bien évidemment, et nous arrivons en un point crucial, cette fameuse réalisation de soi est susceptible de se heurter aux jugements des autres. Il se trouve que toute réalisation de soi n'est pas forcément compatible avec ce que la société attend de l'individu, et cela, il faut le souligner, à tort ou bien à raison.
    Sans rentrer dans un débat pénible et complexe, notons simplement la différence centre les notions de normes / pathologie, et celles d'épanouissement / aliénation. La norme et la pathologie, il faut bien s'en rendre compte, ne concernent qu'une masse, impersonnelle, et sont de simples catégories statistiques. L'épanouissement ou l'aliénation concernent au contraire un individu, et cela dans ses rapports actifs aussi bien avec lui-même qu'avec autrui.
    Rester ou revenir à la norme est une entreprise qui peut vous briser (en tout cas vous conduire à la névrose), mais qui est une douceur paisible pour la masse. En revanche, devenir celui qu'on est relève de l'imprévisible, et si l'individu s'en porte fort bien, la société pourrait bien ne pas cautionner.
    Ces questions forment l'enjeu de la psychothérapie, et il faut les prendre au sérieux. En effet le travail thérapeutique consiste en premier lieu à replacer l'individu sur le chemin de son accomplissement, c'est à dire à favoriser le processus d'individuation qui ne cesse de germer en lui. Le praticien est alors comme un jardinier qui enseigne à son consultant l'art de reconnaître et de cultiver ces fameux  "germes d'accomplissement"  (symboles) que lui propose sans cesse l'Inconscient...
    Heureusement, dans une grande majorité de situations, advenir à soi est un processus positif et créateur d'harmonie aussi bien pour l'individu que pour ceux qui le côtoient.
    Ces notions d'épanouissement (individuation) et d'aliénation doivent remplacer notre vieille dichotomie Normal/Pathologique, proprement intolérable, non seulement parce ceux qui s'en réclament s'octroient une connaissance parfaitement illégitime de ce qui est sain et de ce qui ne l'est pas, ensuite parce que, rejoignant dans une certaine mesure l'un des arguments de l'antipsychiatrie, nous prétendons que ce clivage est encore et toujours au service d'une société qui tient par-dessus tout à se conformer, à se protéger de tout ce qui peut se différencier et remettre en cause l'anesthésie passive du "troupeau". Qui plus est, ce clivage est imbibé d'un moralisme douteux et proprement inacceptable pour une psychologie qui devrait se garder de tout jugement. De toute évidence, il sera plus convenable de se demander si l'individu que l'on a en face de soi (dans un cabinet de consultation ou dans le miroir de la salle de bain) se trouve dans un mouvement conforme à celui de sa nature, ou bien s'il est aliéné de son mouvement naturel...

 

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