L'énergétique psychique

 

 

L'énergétique psychique

 

C. G. Jung, 1928

 

Les implications et les applications de la notion d'énergie en psychologie...

 

      Le concept d'énergie :
     Pour citer Jung le concept de Libido n'est rien d'autre qu'un terme abrégé pour "mode de considération énergétiste", appliqué au domaine de la psychologie. C'est pourquoi il apparaît plus judicieux de parler de l'énergétique psychique, plutôt que d'énergie psychique. Cette nuance nous rappelle que la notion d'énergie ne doit pas se comprendre comme un fluide, mais comme un concept de relation. Inévitablement, les relations concernent des éléments, (des substances en physique, des représentations en psychologie) éléments qui se trouvent en mouvement, ce qui nous mène facilement à confondre élément et concept ; en l'occurrence à voir l'énergie comme une espèce de fluide.
    En tant que mode de considération énergétiste, cette libido ne saurait par conséquent posséder aucune couleur ou connotation particulière. Elle ne renvoie par exemple à rien de sexuel, ni à quoi que se soit d'autre...
    Contrairement au point de vue mécaniste - causal et valable pour les études qualitatives, le point de vue énergétiste se veut final et valable pour les études quantitatives.

     La conservation de l'énergie psychique :
     De même qu'en physique, la conservation de l'énergie psychique se décline en deux principes :
     -Le principe d'équivalence, qui dit que pour toute énergie utilisée quelque part, apparaît ailleurs un quantum d'énergie de même grandeur et de même, ou d'une autre, forme.
     -Le principe de constance, quant à lui, dit que la somme d'énergie reste toujours égale à elle-même et qu'elle ne peut ni augmenter, ni diminuer.
     Du point de vue de l'expérience clinique, ces principes mettent en lumière le fait que lorsqu'un contenu disparaît de la conscience, il se produit immanquablement une activité nouvelle dans l'Inconscient (symptômes, rêves, nouveaux comportements...) et vice et versa.
     Ces principes mettent en évidence les facteurs intensif et extensif de l'énergie :
     -Le facteur intensif permet à l'énergie de se transmettre d'une forme à une autre.
     -Le facteur extensif, lui, fait en sorte que l'énergie adhère à sa forme et ne peut se transmettre sans que soit transférée en même temps une partie de cette forme.
     Du point de vue clinique, le facteur extensif implique qu'un contenu de la conscience ne saurait passer dans l'inconscient sans emporter avec lui dans sa nouvelle forme certaines caractéristiques antérieures. Il y va de l'erreur freudienne de la surestimation de la sexualité.
     De même, une masse d'énergie consciente investie dans une préoccupation spirituelle peut très bien se transférer dans une préoccupation matérielle, emportant avec elle des caractéristiques formelles d'apparences spirituelles, induisant une erreur d'appréciation quant à la nature de la nouvelle préoccupation...

      L'entropie :
     Deuxième grand principe après celui d'équivalence, l'entropie, toujours par analogie avec l'énergie physique, se manifeste à l'intérieur d'un système clos, à savoir qu'on ne saurait y ajouter de l'énergie provenant de l'extérieur. (Le psychisme étant considéré comme un système relativement clos, la question de ce qu'on pourrait y ajouter, et comment, reste ouverte)
En thermodynamique l'entropie est le fait que l'énergie, qui se transforme successivement en travail, perd un peu plus de son intensité à chaque transformation.
     En psychologie, on peut comprendre que ce travail énergétique mène d'un état improbable à un état probable, en même temps que diminue la possibilité d'une transformation ultérieure. Et pour citer Jung :

     « Nous  le voyons à l'établissement d'une attitude durable et relativement immuable. Après des oscillations violentes au début,  les oppositions s'équilibrent et peu à peu se forme une nouvelle attitude, dont la stabilité ultérieure est d'autant plus grande qu'étaient plus fortes les différences du début. Plus est forte la tension entre les contraires, plus est grande l 'énergie qui s'en dégage ; et plus est grande l'énergie, plus est grande sa force constellante et attractive. A cette plus grande attraction correspond une plus vaste étendue du matériel psychique constellé, et plus grandit cette étendue, plus diminue la possibilité des troubles ultérieurs... C'est pourquoi une attitude résultant de vastes équilibrations est particulièrement durable. »

     Progression et régression :
    Par progression il faut entendre la quotidienne marche en avant du processus psychologique d'adaptation. 1 : parvenir à une attitude. 2 : accomplir l'adaptation au moyen de l'attitude.
   Ainsi progresse la libido, par la coordination harmonieuse, balancement, équilibration des tendances, pulsions opposées qui permettent la synthèse du comportement adapté.
Mais souvent le comportement échoue à l'adaptation. La libido s'accumule dans la conscience, les tensions affectives s'y installent :

     « Oui et non ne peuvent plus s'unir en un acte coordonné. Plus la stagnation dure et plus grandit l'importance des positions opposées, qui, par la suite, s'enrichissent en associations et s'adjoignent de nouveaux districts du matériel psychique. La tension mène au conflit : le confit, à des tentatives de refoulement réciproque et, si le refoulement du parti adverse réussit, c'est la dislocation, la scission de la personnalité, le désaccord avec soi et ainsi la possibilité de névrose. »

    C'est là qu'intervient le processus de régression : la stagnation et le choc infructueux des contraires entraînent leur dévalorisation : la marche rétrograde de la libido. Comme les fonctions* conscientes inadaptés (Sentiment par exemple) perdent petit à petit de leur intensité, celles, obscures ou inconscientes, qui ne sont pas mobilisées d'ordinaires se retrouvent investies par ce regain de libido et commencent à pousser vers la conscience. Elles rencontrent un certains nombre de résistances (ce que Freud appelle Censure) de la part de la conscience qui ne les reconnaît pas comme ses fonctions habituelles d'adaptations. Elles ramènent également avec elles des contenus inadaptés, malsains, inesthétiques, irrationnels, fixés en elles...
     Ces nouveaux contenus sont impropres au premier abord, mais contiennent, et c'est là tout leur intérêt, le germe, la possibilité d'une évolution nouvelle, d'une adaptation mieux réussie en la maturation, puis l'utilisation de nouveaux éléments, de nouvelles fonctions, de nouvelles attitudes...
     La dynamique de la régression est à l'origine de mythes tels que celui du héros qui se retrouve englouti à l'intérieur du dragon ou du monstre. Le héro englouti se détourne du monde extérieur, effectue les adaptations nécessaires à travers les travaux, épreuves qui l'attendent et triomphe du monstre en rejaillissant de lui, marquant ainsi le retour à la progression...
     Il ne faut pas confondre progression avec évolution, de même il ne faut pas confondre régression avec involution. Progression et régression de la libido s'apparentent plutôt à ce que Goethe a nommé diastole et systole, ainsi :

     « La diastole est l'extraversion de la libido se déployant dans l'univers. La systole est sa contraction sur l'individu, la monade. « La diastole consciente et puissante qui contracte et engendre l'individuel et la diastole qui élargit avec nostalgie et qui veut embrasser le tout » La persistance dans l'une des deux attitudes est la mort... »

     Dynamiques de progression et de régression doivent se comprendre d'un point de vue mécaniste causal. La régression satisfait aux exigences d'adaptation au milieu intérieur, et progression à celles du milieu extérieur.

    Extraversion et Introversion :
    Il règne une certaine confusion à propos de ces notions, tant au niveau professionnel qu'au niveau du langage courant. L'introversion n'a rien a voir avec une tendance au replie sur soi, ni même avec une quelconque timidité (bien que, par effets collatéraux, la timidité pend au nez de l'introverti, plus qu'à celui de l'extraverti). De même que l'ouverture aux autres et la volubilité ne sont pas l'apanage de l'extraverti.
    La progression, qui est un mouvement de vie vers l'avant, se fait de façon extravertie lorsque c'est le monde extérieur qui l'influence et auquel elle doit s'adapter. Inversement, la progression se fait de façon introvertie lorsqu'elle est influencée et doit s'adapter aux exigences intérieures.
    De même pour la régression : un introverti en régression aurait donc tendance à se retirer à l'extérieur de lui-même, alors que l'extraverti en régression se retire en lui-même...

     Le déplacement de la libido :
     On trouve une illustration typique de ce phénomène dans l'ensemble des rituels que pratiquent les primitifs. Par exemple, celui de la fécondation de la Terre chez les Watschanis qui dessinent et creusent le sol dans une représentation du sexe féminin, avant de venir y planter leur lance. Il s'agit là d'un rituel de préparation destiné (inconsciemment) à détourner la libido de son cours le plus naturel (ici l'énergie habituellement dévolue à la reproduction) pour la diriger sur la terre. En terme technique, il s'agit pour eux de s'accaparer suffisamment de volonté, d'attention et d'énergie pour se lancer dans leurs activités agricoles - activités culturelles et non plus instinctuelles.
     Cette capacité à mobiliser notre volonté nous la possédons plus que les primitifs, volonté qui nous fait pourtant encore cruellement défaut. Ce réflexe du rituel, nous le connaissons très bien nous aussi, par les cérémonies que nous inventons, ou bien que nous perpétuons, dès que nous devons faire face à quelque chose qui dépasse nos habitudes... Ainsi nous prions avant un moment important, nous inventons un petit rituel fait maison pour nous faciliter quelque tâche, et pourquoi pas des compulsions maladives...
     Cette aptitude au rituel, à la cérémonie, possède non seulement le pouvoir de détourner le cours de l'énergie, mais aussi, de fait, celui de sa concentration.

     « La cérémonie déclenche de profondes forces émotionnelles : la conviction devient aveugle autosuggestion et le champ visuel psychique se limite à un point fixe où se concentre tout le poids de la vis a tergo inconsciente. »

     La formation des symboles :
     Le symbole définit par Jung (à différencier du symbole freudien qui n'est qu'une simple signalétique) renvoie toujours à quelque chose de transcendant pour la conscience. Il est la meilleure expression d'un contenu qui n'est pas - ou pas encore - connaissable. Le symbole possède, en l'occurrence pour la clinique, une valeur autant prospective que rétrospective. C'est-à-dire que non seulement, il est possible de le comprendre sur un versant réductif et pulsionnel (Freud) mais aussi de part sa valeur transformatrice d'énergie, tel qu'on l'a vu dans la cérémonie Watschanis. Le symbole est ce qui permet, d'une façon globale, ce mouvement de transformation des instincts, ce mouvement de civilisation et de bouleversement du cours primaire de l'énergie psychique. En outre, au sein de la psyché individuelle, il est ce qui arrête la régression de l'énergie psychique, il est l'endroit où la régression devient progression, où le refoulement devient flux.
    C'est donc par le symbole, avatar énergétique, actif, d'une représentation intensément vécue, que la conscience peut assimiler des contenus de l'inconscient. Soutenu, constellé par l'Archétype, le symbole est porteur de cette énergie numineuse* qui le caractérise et surgit spontanément, d'une façon autonome en cas de conflits que le Moi seul ne peut résoudre.

    Pour en revenir à l'énergétique psychique, nous dirons alors que la machine psychologique transformatrice d'énergie est le symbole.
     Pour l'exemple des Watschanis le trou sur le sol n'est pas un signe remplaçant le sexe de la femme, mais un symbole représentant l'Image Originelle de la Terre-Femme, qu'il s'agit de féconder.
     Le premier fruit arraché à l'énergie instinctuelle par le primitif est la magie. La cérémonie transfère un pouvoir (libido) sur un objet sacré par exemple, et celui-ci se fera le support d'une demande, d'une attente, d'une fascination, et donc d'une manipulation, d'une réflexion, et peut-être, en fin de compte, d'un nouvel usage, d'une découverte scientifique...
     Habituellement, nous disposons d'une quantité relativement faible d'énergie à mobiliser. On pourrait penser que cet excédent provient du fait que les grandes fonctions naturelles et solidement organisées (activités instinctives) ne sont pas capables de contenir une partie de leur énergie, qui déborderait alors pour engendrer le symbolisme.
     Quoi qu'il en soit les symboles sont originellement issus de l'activité inconsciente, rêves, visions, expériences mystiques. L'être humain possède cette capacité inconsciente, naturelle, spontanée à créer des symboles, afin d'utiliser son excédent énergétique.
     En clinique on constate cette activité perpétuelle de symbolisation, souvent inappropriée car trop faible et n'offrant pas assez de pente à l'écoulement de l'énergie symbolique :

     « De sorte que la libido ne peut s'écouler dans des activités effectives, mais se disperse inconsciemment dans des voies anciennes, c'est à dire dans des fantaisies archaïques sexuelles et des activités imaginaires ; d'où il résulte que le malade est en désaccord avec lui-même, donc névrosé. Dans ce cas, naturellement, l'analyse est indiquée, du moins la méthode psychanalytique réductive inaugurée par Freud qui détruit toute les formations de symboles insuffisantes et les réduit aux éléments naturels. L'usine de force motrice construite trop haut et de façon inopportune est décomposée en ses parties initiales et le cours d'eau naturel du début est rétabli. »

     Mais cela fait, une fois réduit ce qui est inopportun, il s'agit de soutenir et d'encourager la formation de symboles pertinents et puissants, afin de parvenir à la transformation positive qui est nécessaire à l'individu.

 

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