Le symbolisme dans les arts plastiques

 

Le symbolisme dans les arts plastiques


Aniéla Jaffé (1961)

 

     Les symboles sacrés : la pierre et l'animal :
    L'histoire nous montre que tout peut recevoir une signification symbolique. L'art et la religion demeurent étroitement liés (ce qui se voit tout particulièrement si l'on remonte aux temps préhistoriques) et dans tout les cas l'activité symbolique est  similaire, omniprésente. Pour les sociétés primitives, les pierres non taillées avaient elles-mêmes une signification hautement symbolique. En tant que produit de la Nature, elles étaient considérées comme abritant les esprits et les dieux. Plus tard, l'homme tenta de mettre en évidence l'âme ou l'esprit d'un rocher par exemple, en le sculptant pour lui donner forme humaine. Cette humanisation de la pierre s'explique par la projection en elle d'un contenu inconscient. Aujourd'hui encore, l'accent mis sur "l'esprit de la pierre" par les sculpteurs modernes montre ce caractère mouvant, indéfinissable, de la frontière entre la religion et l'art.
    Les peintures rupestres, elles aussi, furent le théâtre d'une intense activité symbolique. Nous savons que ces peintures n'étaient pas de simples motifs esthétiques, mais le support (aussi bien dans leur création que dans leur contemplation) d'une véritable expérience du sacré, au sein de laquelle expérience artistique et religieuse étaient profondément unifiées. Dans les religions et les arts de tous les peuples, les animaux sont associés aux dieux (Zodiaque, Hathor, Ganesh, etc.) Cette profusion de symboles animaux démontre l'importance pour l'homme d'intégrer, d'apprendre à gérer la multitude des instincts qu'il porte en lui.

     Le symbole du cercle :
    Le symbolisme du cercle, également source d'une profusion d'oeuvres d'art, se retrouve de tout temps. Il se rapporte à la totalité, au Soi. Le mandala servit de plan de construction pour nombre de cités médiévales, telles que Rome. L'alchimie symbolisa l'union des constraires par la quadrature du cercle, et de nos jours encore, des peintures telles que celles que Paul Klee, Kandinsky ou Robert Delaunay, offrent elles aussi la vision de cercles et de carrés...

     La peinture moderne en tant que symbole :
   Jaffé assimile ce terme à tout ce qui s'apparente à la peinture abstraite, imaginative, non figurative...
    « Mon point de départ sera que l'artiste a été de tout temps le porte-parole et l'instrument de l'esprit de son époque. Son oeuvre d'art ne peut s'exprimer que partiellement en termes de psychologie personnelle. Consciemment ou inconsciemment, l'artiste donne forme aux caractères et aux valeurs de son temps, qui inversement, le façonnent. »
    L'art moderne débute avec Kandinsky, en 1900. Progressivement, il devient l'objet d'une discorde publique : que l'on soit fasciné ou repoussé par cette nouvelle forme d'art, les sentiments exaltés qui se dégagent des sympathisants aussi bien que des opposants montrent que l'art moderne impressionne et laisse rarement indifférent. Dans l'art non figuratif par exemple, où rien ne rappelle quoi que se soit de familier, un lien s'établit pourtant avec le spectateur. Ce paradoxe est dû au fait que l'art non figuratif est capable d'atteindre les couches profondes de la psyché, elles-mêmes soutenues par un symbolisme plus collectif.
    A propos de cet art moderne, Kandinsky distingue deux formes : celle d'une grande abstraction, et celle d'un grand réalisme.
   D'un point de vue psychologique, ces deux orientations marquent une scission psychologique collective (manifesté pour la première fois lors de la renaissance, entre la connaissance et la foi), entre la nature et l'esprit, entre le Conscient et l'Inconscient.

     L'âme secrète des choses :
    Dès 1912, Picasso et Braque font des collages à partir de débris de toutes sortes. Kurt Schwitters prend des ordures et construit avec un édifice énorme qu'il baptise  "cathédrale construite pour les choses". Symboliquement, on peut comprendre cette propension à l'utilisation des ordures comme la reproduction inconsciente d'une attitude alchimique (vouer à la terre, à la matière en général, une attention véritablement religieuse). Ce que ni les alchimistes, ni les artistes ne comprenent, c'est qu'ils projetent sur la matière une partie de leur psyché, en l'occurrence pour les ordures artistiques, leur propres ténèbres psychiques...
    Le sentiment que l'objet est plus que ce que l'oeil peut saisir est particulièrement présent chez Giorgo de Chirico, fondateur de la "peinture métaphysique". Une oeuvre d'art, dit-il, doit exprimer quelque chose qui n'apparaît pas dans sa forme visible. L'oeuvre de Chirico révèle cet aspect fantomatique des choses, transposition onirique de la réalité, qui émerge comme une vision de l'Inconscient dans une atmosphère cauchemardesque. Dans son effort pour trouver l'expression artistique du vide, il pénètre jusqu'au dilemme existentiel de l'homme contemporain. Chirico paraphrase son vécu d'artiste en citant le fameux « Dieux et mort » de Nietzsche. Quant à Kandinsky, il écrit lui même : « Le ciel est vide, Dieu est mort ». Et l'on voit de nouveau comment l'expérience intime de l'artiste peut rejoindre la philosophie et plus généralement, l'ambiance psychologique d'une époque donnée...
    Marc Chagall, en revanche, peut être vu comme la contrepartie de Chirico. Dans une quête métaphysique similaire, il symbolise son art à travers le judaïsme oriental, reste proche de l'amour humain aussi bien que divin et Sir Herbert Read le décrit comme ne franchissant jamais complètement le seuil qui le sépare de l'Inconscient et comme gardant toujours un pied sur terre.
    C'est exactement le type de relation juste que l'on doit entretenir avec l'Inconscient et ce contraste entre Chagall et Chirico soulève une question importante : comment s'établit la relation entre la conscience et l'Inconscient dans l'oeuvre de l'artiste moderne?
    Une réponse est apportée par le surréalisme, dont le principal fondateur est André Breton, qui déclare « Je crois que l'antagonisme apparent entre le rêve et la réalité sera résolu par une sorte de réalité absolue, la surréalité. » Breton a compris le problème, et cherche une réconciliation des contraires, du Conscient et de l'Inconscient, mais la voie qu'il emprunte l'égare. Connaissant Freud, il se lançe dans l'association libre* et l'écriture automatique en omettant une donnée capitale : l'interaction de la conscience avec l'inconscient. Or, comme le montra Jung, l'Inconscient ne peut devenir constructif qu'avec la participation active de la conscience...
    Cette question de la communication entre le Conscient et l'Inconscient se retrouve aussi avec l'utilisation du hasard comme moyen de composition. Les oeuvres du sculpteur Jean Arp (et bien d'autres) laissent une place prépondérante à ce fameux hasard dans le but d'en faire l'instrument de la révélation du sens caché, de l'âme secrète des choses.
Avec cette question du hasard, La psychologie peut de nouveau réfléchir à "ce qui se dégage de l'Inconscient", et revenir à la conclusion que la conscience et son discernement sont nécessaires à la mise en évidence du sens. Une fois de plus, l'Inconscient qui se manifeste (à travers le hasard apparent ou le désinvestissement conscient de l'artiste en création) devient susceptible de prospérer si et seulement si une conscience finit par se replacer en face de lui pour le questionner...

     La fuite hors du réel :
    Se dévoilent maintenant les rapports entre l'art moderne et les découvertes en physique nucléaire.
    « La physique nucléaire a dépouillé les unités fondamentales de la matière de leur caractère absolument concret. Elle a rendu la matière mystérieuse. paradoxalement, la masse et l'énergie, l'onde et la particule, sont interchangeables. Les lois de causes et d'effet ne sont plus valables que jusqu'à un certain point... »
    A l'occasion de ces révolutions dans le domaine scientifique, Jung, assisté par le physicien Wolfgang Pauli, rassemble des caractéristiques et des paradoxes analogues au niveau de la psyché, des archétypes et de l'Inconscient Collectif.
    « Le continuum espace-temps de la physique et l'Inconscient Collectif peuvent être considérés comme l'aspect intérieur et extérieur d'une seule et même réalité se cachant derrière les apparences. » 1
    La caractéristique de ce monde unique est qu'il est inconcevable. C'est un fait important pour comprendre l'art de ce temps car son contenu est lui aussi inconcevable, c'est pourquoi il devient abstrait. Il dépasse les motifs figuratifs, dépasse les motifs oniriques, essaye d'atteindre à cet arrière plan ultime, physique et psychologique.
    Avec le surréalisme, les images oniriques, l'utilisation du hasard, l'artiste essaye de quitter les apparences pour retrouver cette réalité fondamentale, mais avec l'art abstrait les tableaux ne contiennent plus d'objets concrets ; ils deviennent formes pures.
    Ici, l'art devient un mysticisme terrestre, apparenté à ce que les alchimistes appelaient Mercurius :
    « Leur mysticisme n'était pas chrétien, car étranger à l'esprit céleste. C'est en fait l'adversaire ténébreux du Christianisme qui se frayait un chemin dans l'art. Nous commençons à voir ici la signification historique et symbolique réelle de l'art moderne. Comme les mouvements hermétiques au Moyen Age, il faut le considérer comme un mysticisme de l'esprit de la terre, donc une expression de notre temps qui fait contrepoids au Christianisme. »
    Kandinsky sent fort bien cet arrière plan mystique et décrit ses tableaux comme l'expression spirituelle du cosmos, une musique des sphères, une harmonie de couleur et de formes « L'impact de l'angle aigu d'un triangle sur un cercle est d'un effet aussi impressionnant que le doigt de Dieu touchant celui d'Adam chez Michel Ange »
    Aussi les tableaux de Pollock, peints dans un état de transe, sont empreints d'une grande violence émotive, et comparables à ce que les alchimistes appelaient massa confusa ou materia prima. Les tableaux de Pollock représentent le rien qui est tout, c'est-à-dire l'Inconscient lui-même.
    Par ailleurs, cette peinture abstraite révèle souvent une ressemblance frappante avec certains motifs de la nature elle-même : motifs organiques, moléculaires, atomiques, (voire même cosmiques 2). Paradoxalement, l'abstraction pure devient une image de la nature concrète. L'Inconscient Collectif est cette notion qui peut nous aider à comprendre ce phénomène. Comme le disait Jung, le fond de la psyché n'est plus que le monde lui-même...
    Ainsi l'abstraction pure devient, secrètement, inconsciemment, naturaliste. L'abstraction pure et le réalisme pur, dissociés au début du siècle, se rejoignent de nouveau.
    Mais il faut souligner le danger de cette soumission inconsciente à cet "esprit de la terre" qu'implique un tel art abstrait. Car il traduit, en fin de compte et comme le soulignait Sir Herbert Read, une inquiétude métaphysique profonde et généralisée. A la racine de cette détresse se trouve la démission de la conscience, rejetée, aliénée de tout ce qui la rattachait au monde humain, au temps, à l'espace, à la vie naturelle. Une conscience décomposée, envahie, engloutie par l'Inconscient (et peut-être, pour exprimer un problème de plus en plus actuel, une conscience menacée par la massification...)
    Encore une fois, il est question de la nécessité de préserver la valeur et la puissance de la conscience, porteuse de sens, de pragmatisme, de rattachement au monde humain, et l'on revient à l'indispensable individuation dont parlait Jung, seul moyen de lutter contre les ravages de l'inconscience de masse. Cette conscience, indispensable au processus d'individuation, indispensable au contrepoids de l'Inconscient, à la détection du Sens Naturel*, est aussi ce qui permet de distinguer les aspects tant positifs que négatifs de tout ce qui peut émerger de l'Inconscient.
    « L'art moderne (dont nous avons dis qu'il symbolisait l'esprit terrestre) a aussi un aspect double. Dans le sens positif, il exprime un mysticisme de la nature aussi mystérieux que profond ; dans le sens négatif, il faut l'interpréter comme l'expression d'un esprit mauvais ou destructeur. Les deux aspects sont indissociables car le paradoxe est l'une des caractéristiques fondamentales de l'inconscient et de son contenu. »

    L'union des contraires :
    Pour terminer, Jaffé note que vers le milieu du siècle, une transformation nouvelle commence à poindre à l'intérieur de l'art abstrait. Pour Alfred Manessier ou Gustave Singer par exemple, l'abstraction se double d'une "croyance au monde", et l'émotion est soutenue par une harmonie des formes, un peu moins chaotique. A travers quelques déclarations telles que celle des Manessier « Ce que nous devons reconquérir est le poids de la réalité perdue. Nous devons nous faire un nouveau cœur, un nouvel esprit, une nouvelle âme à la mesure de l'homme... », le fossé creusé par l'art moderne entre abstraction pure et réalité pure semble devenir conscient, en voie d'être comblé.
    Le vide métaphysique lui, semble en passe d'être surmonté ; l'Eglise est devenu cliente de l'art moderne (vitraux de Manessier pour l'église de la Toussaint de Bâle, église d'Audincourt accueillant Jean Bazaine, etc.) Ceci pourrait suggérer que le rôle joué par l'art moderne vis-à-vis de l'Eglise est en train de changer, que "l'esprit lumineux et terrestre" entament un processus de rapprochement...3

    

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    1 : Depuis l'époque où Jaffé rédigea son étude, les avancées modernes de la physique et de la psychologie approfondirent et confirmèrent des paradoxes et des analogies de plus en plus frappantes au niveau de cet arrière plan psycho-physique. La parapsychologie par exemple, a prouvé d'une manière indiscutable les interactions, et donc un certain rapport fondamental, entre la matière et l'esprit...

    2 : Les avancées modernes de l'astronomie révèlent également une imagerie similaire au niveau du cosmos, dans la découvertes des superstructures galactiques dont la vision s'apparente elle-même à des motifs microscopiques, organiques et moléculaires...

    3 : L'étude ci-dessus est datée de 1961. Il serait fort intéressant de se demander quelles évolutions ont pu avoir lieu à l'intérieur de l'art moderne au cours de nos dernières décennies...


 

 

 

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